Managers, dirigeants, comment mobiliser les salariés, femmes et hommes autour de la prévention du cancer du sein ?
Entretien avec Céline Pétré, consultante à l’IAPR et psychologue clinicienne
Chaque mois d’octobre, ce petit ruban rose nous rappelle que la prévention du cancer du sein est l’affaire de tous.
La charge mentale pèse toujours autant sur les épaules des femmes : mode de garde, scolarité des enfants, tâches ménagères, organisation des loisirs et des congés. Dans ce tourbillon de responsabilités souvent associé à une activité professionnelle, les femmes réussissent néanmoins à prendre soin de la santé de leurs enfants, de celle de leurs compagnons ou compagnes, et bien souvent de leurs propres parents.
Face à ce constat, une question se pose : si les femmes prennent soin de tout leur entourage, qui prend soin d’elles, qui s’inquiète de la santé des femmes ?
La question mérite d’être relayée aux managers et aux dirigeants. Le travail occupe une part considérable de notre quotidien et peut constituer un espace privilégié pour transmettre une information fiable, rappeler l’importance de prendre soin de sa santé et, surtout, faciliter le passage de l’intention à l’action.
Des chiffres qui doivent nous interpeller
En France, le cancer du sein demeure le cancer le plus fréquent chez la femme. Environ 61 000 nouveaux cas ont été diagnostiqués en 2023 et près de 80 % des cancers du sein surviennent après 50 ans (Institut national du cancer, 2025a).
Pour les femmes âgées de 50 à 74 ans, sans symptôme ni facteur de risque particulier, le programme national prévoit une invitation à réaliser une mammographie et un examen clinique des seins tous les deux ans. Pourtant, la participation au dépistage organisé reste insuffisante : elle était de 47,7 % sur la période 2021-2022, alors que l’objectif européen cité par l’Institut national du cancer est de 70 % (Institut national du cancer, 2025b).
Ce décalage est d’autant plus frappant que l’adhésion au principe du dépistage est très élevée. Une campagne de l’Institut national du cancer relevait ainsi que 95 % des femmes interrogées se déclaraient favorables au dépistage, alors que moins d’une femme sur deux participait effectivement au programme organisé (Institut national du cancer, 2024).
Autrement dit, connaître l’importance du dépistage et y être favorable ne suffit pas toujours à prendre rendez-vous.
« Je m’en occuperai plus tard » : quand prendre soin des autres repousse sa propre prise en charge.
Les comportements de prévention ne relèvent pas uniquement d’un manque d’information mais d’un manque de temps et de priorisation dans un quotidien surchargé. Rappels de vaccins, dépistage, ou simple suivi dentaire et gynécologique, les femmes tardent souvent à s’occuper de leurs rendez-vous médicaux. Résultat : certaines patientes sont dépistées bien trop tardivement.
Une enquête Ipsos bva réalisée pour la Fédération hospitalière de France en 2026 met en évidence un phénomène particulièrement intéressant : 92 % des femmes interrogées déclarent prendre seules en charge au moins une tâche liée à la santé du foyer, comme la prise de rendez-vous, la gestion des traitements ou l’accompagnement aux consultations. Parmi elles, 74 % déclarent assumer seules les trois missions étudiées (Ipsos bva/FHF, 2026).
Ce constat invite à réfléchir à un paradoxe : être attentive à la santé de son entourage ne signifie pas nécessairement accorder la même priorité à la sienne.
Il faut cependant éviter de culpabiliser les femmes en leur disant qu’elles « ne prennent pas suffisamment soin d’elles ». Les obstacles au recours aux soins peuvent aussi être économiques, géographiques, organisationnels ou sociaux.
La prévention efficace cherche donc moins à culpabiliser qu’à réduire les obstacles qui séparent l’intention de l’action.
L’entreprise peut devenir un relais de prévention
Parler du cancer dans un environnement professionnel demande de la délicatesse. Certaines collaboratrices ou certains collaborateurs vivent ou ont vécu directement la maladie ; d’autres accompagnent actuellement un proche qui en souffre.
La première règle est donc de sensibiliser sans imposer, informer sans inquiéter et faciliter sans s’immiscer dans la vie médicale des salariés.
Une campagne peut commencer très simplement : affiches dans les espaces communs, article sur l’intranet, newsletter interne, message de la direction rappelant les personnes ressources en matière de santé (infirmier du travail, assistant social, psychologue, médecin du travail) ou intervention d’un professionnel de santé.
L’entreprise n’a pas à se substituer au médecin, mais elle peut créer un environnement qui rend la prévention plus visible et le passage à l’action plus facile.
Ne sensibilisez pas uniquement les femmes !
C’est probablement l’un des messages les plus importants d’Octobre Rose en entreprise.
Une campagne sur le cancer du sein adressée uniquement aux salariées risque de passer à côté d’une partie de sa force.
Les hommes doivent également être informés pour que la prévention circule dans les familles et au travers les relations sociales.
Un homme sensibilisé au travail peut en parler à sa conjointe, sa mère, sa sœur, une amie ou une collègue. Il peut rappeler l’existence du dépistage organisé ou simplement contribuer à faire de la prévention un sujet dont il est naturel de parler.
Réciproquement, la prévention ne devrait pas devenir une nouvelle responsabilité reposant exclusivement sur les femmes.
Mobiliser les hommes, c’est aussi faire de la santé des femmes un sujet collectif.
Collègues, dirigeants, encadrants : l’entreprise peut devenir un lieu de prévention pour la santé des femmes. A l’occasion d’Octobre Rose et toute l’année : faisons de la santé des femmes une priorité !
Céline Pétré, Consultante à l’IAPR et Psychologue clinicienne
Références
Anastasi, N. and Lusher, J. (2019) ‘The impact of breast cancer awareness interventions on breast screening uptake among women in the United Kingdom: A systematic review’, Journal of Health Psychology, 24(1), pp. 113–124. doi: 10.1177/1359105317697812.
Institut national du cancer (2024) Dépistage organisé des cancers du sein : l’Institut national du cancer invite les femmes à passer à l’action. Mis à jour le 30 septembre 2024. Disponible sur : cancer.fr.
Institut national du cancer (2025a) Épidémiologie des cancers du sein. Institut national du cancer, France. Disponible sur : cancer.fr.
Institut national du cancer (2025b) Le programme de dépistage organisé des cancers du sein. Mis à jour le 10 octobre 2025. Institut national du cancer. Disponible sur : cancer.fr.
Institut national du cancer (2025c) Dépistage organisé des cancers du sein : les niveaux de risque. Institut national du cancer. Disponible sur : cancer.fr.
Ipsos bva / Fédération hospitalière de France (2026) Santé des femmes : entre charge sanitaire familiale et biais dans les pratiques de soins. Enquête publiée le 9 mars 2026.
Lapinte, A. and Legendre, B. (2021) Renoncement aux soins : la faible densité médicale est un facteur aggravant pour les personnes pauvres. Études et Résultats, n°1200. Paris : Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES).
Effectiveness of workplace cancer screening interventions: a systematic review (2024). Revue systématique indexée dans PubMed, PMID: 39134945.
Ligue contre le cancer (s.d.) Octobre Rose. Disponible sur : www.ligue-cancer.net/octobre-rose.



